L’Homme sans nom : mythe, personnages et réalité juridique

Dans Pour une poignée de dollars (1964), un étranger taciturne débarque dans le village de San Miguel. Il ne se présente jamais. On l’appelle simplement « Joe ». C’est le seul prénom qu’on lui attribue dans tout le film. Deux ans plus tard, dans Et pour quelques dollars de plus, le même acteur, Clint Eastwood, incarne un chasseur de primes surnommé Manco (ou Monco), « le manchot », parce qu’il tire de la main gauche. En 1966, dans Le Bon, la Brute et le Truand, il devient Blondie, le « Blondinet », surnom donné par Tuco. Trois films, trois noms, un même visage, une même silhouette : le chapeau, le poncho, le cigare, le regard froid. Alors, s’agit-il du même personnage ?

Officiellement, non. En 1967, un tribunal italien a tranché. Jolly Films, producteur du premier film, avait attaqué les producteurs des deux suivants pour concurrence déloyale, estimant qu’ils exploitaient illicitement le succès de « l’Homme sans nom ». Le jugement a été clair : les trois personnages sont distincts. Ils n’ont ni le même nom, ni la même histoire, ni la même continuité narrative. Sergio Leone lui-même n’a jamais affirmé qu’il s’agissait d’une seule et même identité. Il parlait plutôt d’une figure archétypale, un « type » de héros anti-héroïque qu’il déclinait.

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Pourtant, le public n’a jamais accepté cette distinction. Dès les sorties américaines groupées de 1967, les affiches et les critiques ont imposé l’idée d’une trilogie unifiée autour d’un même protagoniste. Eastwood a renforcé cette perception par sa performance ultra-cohérente : même économie de gestes, même ironie glaciale, même façon de survivre en manipulant les plus forts. Leone, de son côté, a laissé flotter l’ambiguïté. Le poncho que Blondie récupère à la fin du Bon, la Brute et le Truand est d’ailleurs le même que celui porté dans les deux premiers films, détail que les fans interprètent comme un clin d’œil chronologique inversé.

L’Homme sans nom n’est donc ni tout à fait le même, ni tout à fait différent. C’est une construction collective. Juridiquement et scénaristiquement, il s’agit de trois personnages distincts. Mythologiquement, c’est une seule icône. Et c’est précisément cette tension qui a transformé une trilogie de westerns italiens en légende.