Le matin du 4 août 1892, dans la maison modeste située au 92 Second Street à Fall River, dans le Massachusetts, se déroule l’un des crimes non élucidés les plus célèbres de l’histoire américaine. Andrew Jackson Borden, un homme d’affaires aisé de 69 ans, connu pour son avarice, et sa seconde épouse Abby Durfee Gray Borden, âgée de 64 ans, sont brutalement assassinés à coups de hachette ou d’un instrument tranchant similaire. Leur fille de 32 ans, Lizzie Andrew Borden, deviendra rapidement une célébrité nationale. Pourtant, la question centrale demeure sans réponse définitive : qui les a tués ?
Ce matin-là, la maison est peu occupée. Emma Borden, la sœur aînée de Lizzie, est absente : elle rend visite à des amis à Fairhaven. Leur oncle maternel, John Vinnicum Morse, a passé la nuit dans la maison, mais il en sort après le petit-déjeuner, vers 9 heures, pour faire des courses. Restent donc Andrew, Abby, Lizzie et la bonne irlandaise de la famille, Bridget Sullivan (que les sœurs appelaient souvent « Maggie »).
Après le petit-déjeuner, Andrew sort pour ses affaires. Abby monte à l’étage dans la chambre d’amis pour faire le lit. Vers 9 h 30, elle est attaquée par-derrière et reçoit environ 18 ou 19 coups à la tête et au cou ; son crâne est fracturé. Elle meurt face contre le sol. Aucun signe de lutte n’est constaté, ce qui laisse penser qu’elle connaissait peut-être son agresseur ou qu’elle a été surprise.
Andrew rentre vers 10 h 45-11 h. Bridget lui ouvre la porte latérale (la porte d’entrée est verrouillée et difficile à ouvrir). Il s’allonge sur le canapé du salon pour faire une sieste. Peu après 11 heures, il est tué de 10 ou 11 coups au visage et à la tête : son nez est presque sectionné et un œil est fendu. Lizzie affirme plus tard avoir découvert son corps encore tiède et avoir appelé Bridget, qui s’était retirée à l’étage pour se reposer. Les deux femmes trouvent ensuite le corps d’Abby à l’étage.
La police arrive rapidement. Il n’y a aucune trace d’effraction, aucun vol, et la maison est par ailleurs en ordre. Une tête de hachette sans manche est trouvée dans le sous-sol, mais elle ne peut être formellement reliée au crime. Aucun vêtement ensanglanté ni arme du crime évidente n’est retrouvé sur Lizzie Borden. Celle-ci donne des versions contradictoires de ses faits et gestes : elle dit d’abord avoir été dans la grange à la recherche de plombs de pêche ou de fer, puis mentionne avoir mangé des poires. Elle affirme n’avoir rien entendu, malgré la violence des coups portés à l’intérieur de la maison.
Les soupçons se portent rapidement sur Lizzie Borden. Ses relations avec sa belle-mère sont tendues (elle l’appelle « Mme Borden », jamais « mère »). Les tensions familiales autour de l’argent et des biens immobiliers sont connues : Andrew avait transféré certains biens à Abby, ce qui avait irrité ses filles. La veille des meurtres, un employé de pharmacie identifie Lizzie comme la femme qui a tenté (sans succès) d’acheter de l’acide prussique, un poison mortel, prétendument pour nettoyer une cape en phoque. Une amie témoignera plus tard que Lizzie Borden a brûlé une robe peu après les meurtres, en affirmant qu’elle était tachée de peinture.
Lizzie Borden est arrêtée le 11 août 1892. Son témoignage à l’enquête préliminaire sera plus tard déclaré irrecevable au procès, car elle n’avait pas été correctement informée de ses droits. Le procès très médiatisé s’ouvre en juin 1893 à New Bedford. L’accusation présente un dossier circonstanciel solide : l’opportunité, le mobile, la tentative d’achat de poison, la robe brûlée et le calme de Lizzie Borden. La défense soutient qu’une femme respectable, enseignante à l’école du dimanche et pratiquante, ne pouvait pas avoir commis un crime aussi sauvage. Elle insiste sur l’absence de preuves matérielles (pas de sang sur Lizzie, pas d’arme formellement identifiée) et sur les erreurs de la police dans la sécurisation de la scène de crime.
Le 20 juin 1893, après environ une heure à une heure et demie de délibération, un jury exclusivement masculin rend un verdict de non-culpabilité. Lizzie est libre. Personne d’autre n’est jamais inculpé. L’affaire reste officiellement non résolue.
Des théories alternatives circulent depuis plus d’un siècle. Certaines pointent Bridget Sullivan, bien qu’elle n’ait guère de mobile apparent et qu’elle ait collaboré avec la police. D’autres accusent l’oncle John Morse, dont l’alibi était détaillé mais pas inattaquable. Quelques-uns évoquent un fils illégitime d’Andrew réclamant de l’argent, ou un mystérieux « homme sauvage » aperçu dans le voisinage. L’alibi d’Emma la place hors de la ville, mais des versions spéculatives ultérieures se sont interrogées sur une éventuelle implication ou connaissance de sa part. La plupart des historiens et auteurs contemporains spécialisés dans les affaires criminelles penchent pour Lizzie comme la coupable la plus probable, citant l’opportunité, le mobile et ses déclarations changeantes, tout en reconnaissant que l’accusation n’a pas réussi à prouver sa culpabilité hors de tout doute raisonnable selon les standards de l’époque.

Après le procès, Lizzie Borden et Emma héritent d’une part importante de la fortune de leur père et s’installent dans une maison plus cossue qu’elles baptisent Maplecroft, sur la colline chic de Fall River. Lizzie commence à se faire appeler Lizbeth. L’opinion publique locale se retourne contre elle ; elle vit de plus en plus isolée. Les sœurs finissent par se brouiller. Lizzie meurt en 1927 à l’âge de 66 ans ; Emma décède quelques jours plus tard. Toutes deux sont enterrées dans le caveau familial du cimetière d’Oak Grove.
La célèbre comptine pour enfants — « Lizzie Borden took an axe / And gave her mother forty whacks… » — exagère largement le nombre de coups et fige dans la culture populaire une version simplifiée et inexacte des faits. L’histoire réelle est plus complexe : une maison verrouillée, une fenêtre temporelle étroite, l’absence d’outils médico-légaux modernes et un jury qui n’a pas pu condamner sur la seule base de preuves circonstancielles. Plus de 130 ans plus tard, la question de savoir qui a tué Andrew et Abby Borden n’a toujours pas de réponse définitive.


